Raphaële George

La douceur insoutenable de Raphaële George

, 00:20am

Pierre Drachline

Le Monde – Vendredi 3 mai 1985

 

Des poèmes qui dialoguent avec la mort, chuchotés par une jeune femme qui venait d’avoir trente-quatre ans. Elle est morte mardi matin.

 

"Vous n’êtes pas digne du mal que vous me faites". Cette belle apostrophe de Julie Lespinnasse à l’un de ses amants est sous-jacente dans les poèmes que Raphaële George voue aux travestissements de la mort que nous nommons, au gré de nos infortunes, solitude, ennui ou lassitude.
Dans sa délicate préface, Pierre Bettencourt qualifie de « guérisseur » ce livre où l’on entre comme par effraction, mais d’où l’on ressort lavé de ses chagrins et de ses vieilles peaux. Les transgressions intimes que le lecteur accomplit, grâce à cette parole, ne sont pas indolores ; car, si les mots guérissent de tout et, principalement, de soi-même, ils nous renvoient aussi, sans complaisance aucune, à ce que nous aurions voulu ou pu être. Plus qu’u recueil de poèmes, Éloge de la fatigue est un viatique pour les agonisants que nous sommes tous

La douceur insoutenable de Raphaële George ne nous laisse aucune chance. Ces textes, chuchotés  pour ne pour ne pas effrayer la nuit, seraient insupportable si on y décelait de la colère, du dépit ou de l’amertume. Non, juste un peu de tristesse.

Comme cet enfant qui, pour mieux rêver son avenir, se voulait aveugle, Raphaële George s’étouffe de silence  pour ne pas hurler ses angoisses. Cette jeune femme qui porte ses morts en bandoulière aspire néanmoins à «  ces moments d’indifférence heureuse où, sans effort, le corps s’oublie par amour ».

Les vers de ce poète sont d’une précision presque gênante. Ils résonnent comme des aphorismes et l’oxygène se raréfie plus la lecture avance. Raphaële George nous aspire dans ses gouffres ; là, où pour reprendre l’expression de Paul Valet, «  le chaos protège du délire ».

                    «  La mort est partout.

                       Ne sachant où elle m’attend,

                       je crains d’avancer »,

écrit, non sans humour, Raphaële George, qui magnifie, par ailleurs, la « montée voluptueuse de la fatigue ».

La fatigue, pour cet auteur, ne s’explique pas. Serait-ce une fuite devant le quotidien, une désolation de l’être ou, encore, le signe de « ce que sera la vieillesse » ? Raphaële George se garde bien de trancher et propose ironiquement «  que chacun choisisse sa fatigue ».

«  Les yeux s’en vont au large »

Raphaële George se distrait de ses frayeurs dans le sommeil. Elle ne craint pas de s’abandonner à des draps qui se refermeront sur elle autant de suaires.

 Le sommeil nous compose, dit-elle. Ventres sourds, muets, échappant à la ruine pour quelques heures. »

Peu nous importe, en vérité, l’écrivain qui dissimule ses blessures derrière le pseudonyme de Raphaële George. Les identités artificielles que s’accordent les poètes symbolisent les masques mor-tuaires qu’ils aimeraient arborer pour se présenter devant la camarde, qui comprend si bien leur amour fou des mots

« Sous les paupières, les yeux, s’en vont au large », croit Raphaële George. Qu’on prenne seulement le temps d’écouter cette voix unique, déjà d’ailleurs, qui nous interpelle :

                           «  Infirmité de l’homme

                              qui ne connaît de sa mort

                              que la crainte de ne pas s’éveiller. »